EXCEPTIONNELLE TAPISSERIE DE LA MANUFACTURE ROYALE DE BEAUVAIS AUX FABLES DE LA FONTAINE

Parmi les pièces phare de la vente du 14 mars, les amateurs éclairés remarqueront tout particulièrement une exceptionnelle, importante et fine tapisserie de la Manufacture Royale de Beauvais d'après Jean Baptiste Oudry (1686-1755) aux Fables de Jean de La Fontaine. Y sont présentés de manière magistrale quelques-uns des travers humains les moins nobles : l’imprudence, la vanité, la gloutonnerie, le dénigrement social ou bien encore l’abus de pouvoir….

Cette tapisserie, estimée 10 000 / 15 000 €, est datée 1730 et Marquée JB Oudry.

Tissée en Basse-lisse, en laine et soie, elle figure un vaste paysage animé à décor pastoral, intégrant quatre fables de Jean de La Fontaine, issues de la tradition ésopique (Ésope est un fabuliste grec de l'Antiquité, VIe siècle av JC).

Les récits attribués à Ésope constituent le socle fondateur du genre de la fable, caractérisé par l'usage d'animaux anthropomorphes servant à exprimer des vérités morales universelles. Jean de La Fontaine reconnaît explicitement cette dette envers Ésope qu'il cite et revendique dès les préfaces de ses recueils. Toutefois, son œuvre ne relève pas d'une simple traduction : elle procède d'un travail d'adaptation, de transformation et d'enrichissement destiné à un public cultivé du XVIIe siècle.

Il faut noter l'importance des marques, dans le bas à droite de cette tapisserie. Fleur de Lys- ACC - Beauvais : marque officielle de tout premier ordre Marque Royale : à l'usage de la Couronne, production officielle de la Manufacture Royale de Beauvais, destinée au Roi, à la Cour ou réalisée sous privilège Royal, la fleur de lys constituant le statut royal.

Les scènes sont disposées sans cloisonnement, selon un principe narratif fluide, invitant à une lecture progressive de l'œuvre. Ésope, humanisme et culture visuelle du XVIIIe siècle : au 18e siècle, la redécouverte et la valorisation des sources antiques constituent un pilier de la culture humaniste européenne. Les élites aristocratiques et intellectuelles maîtrisent parfaitement les références à Ésope, à Phèdre et aux auteurs grecs et latins. L'influence d'Ésope ne se limite pas au texte, elle se manifeste également dans la construction visuelle de la tapisserie : Les animaux sont traités comme des types moraux universels plutôt que comme des individus anecdotiques.

Les scènes sont visibles sans texte, conformément à l'idéal antique d'une morale immédiatement compréhensible. La juxtaposition de plusieurs fables dans un même paysage évoque la tradition antique de la parabole morale, où chaque récit éclaire l'autre. La tapisserie devient ainsi une forme de philosophie visuelle, héritière de l'enseignement moral antique. Cette tapisserie illustre de manière exemplaire la transmission d'un héritage moral antique, depuis les fables d'Ésope jusqu'aux adaptations littéraires de Jean de La Fontaine, puis à leur traduction visuelle par la Manufacture royale de Beauvais au 18e siècle. Elle témoigne d'un dialogue constant entre l'Antiquité et modernité, ou l'art décoratif devient humaniste et de réflexion morale.

Les fables représentées sont :

1 - Le Renard et les Raisins (partie gauche de la tapisserie) fable déjà attestée chez Ésope, fondée sur le thème de la frustration et du dénigrement, comme mécanismes de défense morale. Dans un contexte aristocratique, elle renvoie la rivalité sociale et au mépris feint de ce qui demeure inaccessible. Le désir frustré. Il est aisé de mépriser ce qu'on ne peut obtenir. Le Renard, incapable d'atteindre une grappe suspendue, illustre le thème de la frustration et du dénigrement de ce qui échappe au désir.

2 - La Tortue et les Deux Canards (partie supérieure, dans le ciel) dérivée de la fable antique La Tortue et L'Aigle, remaniée par La Fontaine afin de renforcer la vraisemblance et l'effet narratif. Cette fable représente La Vanité et L'imprudence qui causent la perte. L'élévation dans les airs représente l'ambition sociale, La Tortue, incapable de respecter le silence imposé, devient l'image de l'orgueil puni. Placée en hauteur, cette fable agit comme une clé morale pour l'ensemble de cette rare tapisserie. Elle évoque la Vanité et l'imprudence conduisant à la chute.

3 - Les Poissons et le Cormoran (partie droite, dans l'eau). La scène semble paisible mais suggère un déséquilibre de pouvoir. La ruse excessive, la gloutonnerie et l'abus de domination finissent par perdre celui qui en abuse. Scène aquatique mettant en scène un cormoran prédateur, symbole de l'abus de pouvoir et de la ruse destructrice. Abus et prédation. Cette fable introduit une critique plus politique et sociale, évoquant la prédation, l'exploitation et la défiance à l'égard des puissants. Sujet très actuel… La fable des poissons et du Cormoran sur l'Abus et la Ruse introduit une critique sociale plus directe et plus sombre, inspirée de traditions antiques et médiévales. Elle accentue la dimension politique par sa lecture morale du pouvoir.

4 - Les deux Singes : Le Singe est la 19e fable du livre XII de Jean de La Fontaine, situé dans le 3e et dernier recueil des Fables de La Fontaine édité pour la première fois en 1693 mais daté de 1694. Localisation : ils sont posés sur un pont de pierre (symbole très fin, lieu de passage, imitation du monde civilisé et frontière entre nature et société) sur la droite de la tapisserie. Chez La Fontaine et déjà, chez Ésope, le singe symbolise l'imitation aveugle, la vanité, le ridicule social et parfois, le faux savoir, le faux raffinement ou la prétention. Ils sont porteurs d'une critique morale. La prétention au savoir mène au ridicule et à la perte. Ils représentent le Ridicule social et l'imitation. C'est un élément iconographique particulièrement remarquable. Cette progression est volontaire, du désir individuel, à l'ambition, au pouvoir puis à la satyre de l'homme lui-même. Ce sujet rare en tapisserie dénonce le ridicule de l'imitation et la vanité humaine. La réunion de ces quatre fables dans un paysage, sans séparation formelle, témoigne d'un programme iconographique particulièrement savant, destiné à un public très cultivé. La grande lisibilité narrative et l'élégance de composition de ces quatre fables correspond à l'apogée artistique de la Manufacture Royale de Beauvais sous le règne de Louis XV. En 1730, Jean-Baptiste Oudry est un peintre animalier reconnu, illustrateur officiel des fables de La Fontaine et principal fournisseur de cartons pour la Manufacture Royale de Beauvais. A cette date, Oudry travaille activement à la transposition de ses compositions peintes et gravées en cartons de tapisserie. La finesse du tissage en basse lisse et l'utilisation de laine et soie permettent des effets de profondeur, de lumière et de détail animalier qui rapproche cette tapisserie de l'esthétique picturale et de la mode décorative sous Louis XV. La présence de ruines antiques en contre fond, dans le décor renforce visuellement cette filiation humaniste. Les quatre fables composent une méditation morale complète : sur le désir, l'ambition et l'exercice du pouvoir (les comportements des animaux reflétant les faiblesses humaines). La fable de La Tortue et les deux canards est très symbolique. Le ciel représente l'ambition et l'élévation sociale. Les canards proposent à la tortue de voyager en la portant, à condition qu'elle ne parle pas. Elle ouvre la bouche par vanité et elle tombe. La chute annoncée est la sanction morale. Le contraste air / terre renforce l'idée de dépassement dangereux de sa condition. Cette fable placée en hauteur, domine les trois autres fables et elle agit comme un avertissement général. Bordure formant un bel encadrement, à bois doré mouluré. Tapisserie non doublée Restaurations d'entretien. Partie repliée en haut. Remarquable fraîcheur des couleurs, bel état de conservation Source : Mobilier National, Musée d'Orsay (Paris), Galerie des Gobelins, Paris, Musée de la Tapisserie à Beauvais. Bibliographie : 1) Jules Badin (la Manufacture de tapisseries de Beauvais), 2) les fables de La Fontaine par Jean Baptiste Oudry, éditions Diane de Selliers (2009).

Expert : M. Frank KASSAPIAN